Le premier gouvernement de Frontenac en Nouvelle-France

1672-1682

 La correspondance de Frontenac avec le Roi et le Ministre de la Marine pendant ses deux gouvernements est transcrite dans les rapports des Archives nationales du Québec (rapports des années 1926-1927 pour le premier mandat) ; le gouverneur rend compte au roi de ses actions et des difficultés qu'il peut rencontrer dans l'application des décisions royales. A maintes reprises il est question des querelles qui l'opposent à certaines personnes au sein de la colonie : par intérêt financier (il se serait lancé dans la traite de la fourrure) ou à cause de son caractère autoritaire, ne supportant pas la contradiction ?

28 juin 1672 : c'est le départ de La Rochelle à bord de la Grande Espérance ; le voyage est particulièrement mouvementé : le navire (la Plume d'or) qui emporte ses biens personnels  est pris par les Hollandais au large de l’Île d’Yeu (la France vient de déclarer la guerre à la Hollande) ; celui sur lequel il s'est embarqué, à peine sorti du port de La Rochelle, a ses deux mâts de hune brisés par un coup de vent violent et connaît ensuite des vents contraires qui ralentissent la traversée.

Et pour finir, dans la baie Sainte-Marie à l'entrée du fleuve Saint-Laurent, son vaisseau touche le fond par douze ou quinze fois, risquant de s'échouer...

Au début du mois de septembre, c'est enfin l'arrivée à Québec.

Frontenac est émerveillé par le site qu'il découvre...

 

A Québec, en entrant à Place-Royale par la côte de la Montagne, on peut admirer la fresque des Québécois, une peinture murale en trompe l'œil sur toute la façade d'un bâtiment ; elle illustre les 400 ans de l'histoire de la ville ; 15 personnages importants y sont représentés.

Frontenac apparaît à une fenêtre ; le texte qu'il tient à la main (gauche) est un extrait de la lettre qu'il a adressée dès son arrivée en Nouvelle-France à Colbert pour lui relater les péripéties de son voyage (lettre en date du 2 novembre 1672).

 

[Une autre vue de la fresque]

Du vaisseau qui l'emmène en  Nouvelle-France, Frontenac s'adresse à Louis XIV (extrait de sa lettre)

"Du bord de la Grande Espérance à 200 lieues à l'ouest de la Rochelle, ce 22 juillet 1672

J'ay cru devoir profiter de l'occasion que m'offre le retour du capitaine Bordet (qui après m'avoir escorté avec tout le soin et la vigilance possible jusques à la hauteur qui estait portée par son ordre s'en reva vers les costes de France) pour vous informer du succez de nostre navigation.

Elle n'a pas esté jusques icy fort heureuse, les vents ayant toujours esté si contraires qu'il nous a esté impossible de faire beaucoup de chemin. Il nous arriva mesmes le jour que nous partismes de la Rochelle à huict lieues à l'ouest des pertuis d'Antioche un accident qui nous mit fort en désordre, une raffale de vent nous ayant rompu en mesme temps nos deux mats de hune...

S'ils continuent comme ils paraissent estre allisez présentement de costé la nous avancerons beaucoup, et j'espère que dans le commencement de septembre je pourray estre dans un païs, ou j'ay bien de l'impatience d'estre arrivé pour vous pouvoir donner par mes soins quelques marques de la reconnaissance que je conserveray toute ma vie des obligations, dont je vous suis redevable, et des témoignages du respect avec lequel je suis Monseigneur vostre très humble très obéissant et très obligé serviteur."

 

Situation économique de la Nouvelle-France en 1672

Frontenac débarque comme successeur du gouverneur Courcelles avec la charge de gouverneur et lieutenant général ; la Nouvelle-France compte alors 6 705 habitants (moins de 1 500 pour la ville de Québec fondée par Champlain en 1608).

Les instructions royales sont précises : le pays doit compter sur ses propres ressources humaines, matérielles et financières pour exploiter ses richesses et maintenir une balance commerciale équilibrée.

La colonie vend aux Antilles le surplus de sa production agricole, de sa pêche, du bois et en France ses fourrures. Le bilan de ces ventes doit permettre l'importation de produits manufacturés indispensables aux colons pour leurs activités agricoles et industrielles.

L'exportation aux Antilles coûte cher et n'est pas rentable ce qui va appauvrir les colons et en inciter de plus en plus à délaisser le travail de la terre pour la traite de la fourrure : cette activité lucrative est en effet moins pénible et entretient l'espoir de faire fortune.

 

 

 

 

 

 

Un gouverneur autoritaire et exigeant

Frontenac s'est vite montré arrogant vis à vis de ceux avec lesquels il devait partager le pouvoir, les hauts fonctionnaires surtout mais aussi certains membres du clergé et bien sûr les Jésuites ; dès son arrivée, son orgueil fait imposer que son titre de gouverneur soit précédé de "Haut et puissant seigneur" sur les délibérations du Conseil Souverain et exige le respect absolu des règles de préséances dues à son rang. Il s'est plaint au roi de n'avoir qu'un simple canot pour se déplacer sur les cours d'eau, "voiture d'un Sauvage plutôt que d'un ministre du roi".

La plupart des querelles qu'il a pu susciter sont le fait de son caractère vaniteux et susceptible ; soldat doté d'une  personnalité forte et dominatrice, il est habitué à donner des ordres et ne supporte pas la contradiction : il a décidé de gouverner seul. Il s'emballe facilement au point d'être parfois violent et refuse de reconnaître ses erreurs. 

Malgré ces excès, les habitants de la colonie l'ont respecté car il a oeuvré pour améliorer leurs conditions de vie : difficultés matérielles mais aussi dans leurs relations avec les indiens Iroquois qui représentaient une menace importante au début de son gouvernement. En dix ans il a réussi à instaurer une paix relative, à se faire craindre et apprécier de ces tribus d'indiens plutôt hostiles en réprimant durement leurs actes de violence envers les pionniers mais également en sachant être respectueux de leurs traditions en participant à leurs fêtes.

 

 

Frontenac présente sa lettre de commission à l'intendant Talon qui a décidé de rentrer en France.

J-D Kelly (Archives nationales du Québec à Québec) 

La course des bois

 

Jusque vers 1670, les Indiens apportaient leurs pelleteries aux magasins de la colonie. Les Français doivent désormais aller les chercher eux-mêmes et de plus en plus loin sur les territoires des Indiens Hurons, Outaouais, Algonquins qui, traqués par les Iroquois, hésitent de plus en plus à venir proposer leurs fourrures : c'est le point de départ de la course des bois. Une telle situation va accentuer le déséquilibre économique de la colonie et contribuer à dépeupler les campagnes ; le roi veut interdire cette pratique mais le gouvernement ne pourra jamais vraiment la maîtriser, peut-être parce que le gouverneur lui-même y trouvait quelque intérêt. 

En juin 1673, afin de limiter le nombre de ces coureurs des bois, le roi défend à quiconque de "prendre les bois" pour plus de 24 heures sans la permission du gouverneur sous peine de mort. Certains diront alors que c'était remettre tous les pouvoirs à Frontenac qui a su les utiliser à son profit pour se lancer dans ce commerce.

En 1680, vers la fin du premier mandat de Frontenac, il y avait 400 coureurs des bois.

 

L'expansion vers l'ouest et le Sud

En 1673, Frontenac organise une expédition au lac Ontario ; forte de 300 à 400 hommes enrôlés pour le service du roi elle a pour mission de construire un fort à l'emplacement de la ville actuelle de Kingston (province de l'Ontario) : le fort Catarakoui. Cette construction devait permettre de mieux contrôler les Iroquois ; elle devînt un poste de traite avancé à l'ouest de la colonie qui recueillait les fourrures  des Indiens, au profit du gouverneur et de ses hommes diront certains.

Cavelier de la Salle est promu commandant de ce fort qui prend le nom de Fort Frontenac.

En 1678, il obtiendra grâce à Frontenac le privilège exclusif des découvertes vers l'ouest au détriment de Louis Jolliet trop proche des Jésuites... En 1673, en compagnie du missionnaire Jésuite Jacques Marquette,  il avait descendu le Mississipi jusqu'à sa confluence avec la rivière Arkansas et en était revenu avec la certitude que cette voie d'eau permet d'accéder au golfe du Mexique.

En avril 1682, c'est le préféré du gouverneur, Cavelier de la Salle, qui atteindra ce golfe après avoir navigué sur le Mississipi ; il baptisera du nom de Louisiane l'immense vallée inférieure de ce fleuve.

Cette importante expansion peut s'expliquer par la nécessité imposée par la France à sa colonie de se suffire de ses richesses naturelles et aussi par la recherche, toujours d'actualité, d'un passage vers la Chine.

 

Le problème de l'eau de vie

 

En 1629, les frères Kirke avaient pris Québec aux Français ; c'est alors que les Anglais ont commencé à se livrer au troc alcool-fourrure avec les Indiens ; trois ans plus tard la France reprend possession de la colonie. Champlain s'oppose à cet échange mais ne peut l'arrêter.

Un demi-siècle après, cette manière de commercer s'est généralisée. Elle va vite devenir un sujet de discorde important entre le clergé appuyé par l'intendant et le gouverneur. 

Monseigneur Laval, l'évêque de Québec, a tendance à abuser du pouvoir que lui confère l'Eglise ; il critique violemment Frontenac qu'il accuse de laisser faire. Il se rend en France, expose à Colbert la situation ("tous les Sauvages s'enyvrent et commettent ensuite des crimes, assassinats et autres excès") et déclare vouloir faire de la vente des boissons alcoolisées un péché mortel et un cas réservé (que lui seul pourrait absoudre) ; le roi ordonne alors au gouverneur et à l'intendant de réunir vingt des plus importants habitants de la colonie  pour se prononcer sur la vente de l'eau de vie et ses conséquences ; la plupart des personnes choisies étaient des marchands de fourrure... Le 26 octobre 1678, cette assemblée réunie au château Saint-Louis émet un avis favorable à la liberté de se livrer à ce commerce ; l'argument est que les indiens, privés de notre eau de vie, se retourneront vers les Anglais qui leur fourniront alors du rhum en échange de leurs pelleteries et les convertiront au protestantisme ; ceci constituerait donc une double perte pour la France... 

Seule sera sanctionnée la vente d'alcool aux Indiens en dehors de la vallée du Saint-Laurent.

 

Des querelles incessantes

Frontenac en route pour Catarakoui

Aquarelle de J-H de Rinzy (1852-1936), Archives Nationales du Canada 

Les querelles de Frontenac avec les membres de la colonie ont été expliquées par le fait qu'il dérangeait les intérêts de ceux qui depuis longtemps en Nouvelle-France tiraient profit du commerce des fourrures.

On lui reproche d'utiliser tous ses pouvoirs et ceux de l'Intendant (qui n'a pas encore été remplacé depuis le départ de Talon) pour mettre la main sur ce commerce lucratif et s'attaquer à ceux qui osent s'opposer à ses décisions.

A partir de 1675, l'arrivée de l'Intendant Duchesneau marque le point de départ de discordes importantes au sein de la colonie ; Frontenac pense que l'on cherche à limiter son autorité ; il revendique alors le titre de chef et président du Conseil Souverain que veut se donner l'Intendant. Il s'agit d'une fonction importante car c'est son détenteur qui en définitive prend les décisions après les délibérations du Conseil .

Frontenac va entrer en conflit avec les membres du Conseil Souverain, le Séminaire de Québec, le gouverneur de Montréal, les Jésuites. A leur sujet il écrit au roi qu'ils sont de mauvais missionnaires et pensent plus à la conversion du castor qu'à celle des âmes ; toujours en parlant d'eux,  il déclare un jour en séance du conseil : "je ferai voler le griffon au-dessus des corbeaux !" (le griffon est l'animal fabuleux qui figure sur son blason).

Sceau de Frontenac

D'après une gravure figurant dans "Généalogies Périgourdines" (1925)

du Comte de Saint-Saud

Louis XIV est excédé par ses prétentions ; en 1680 il lui écrit : 

« Je désire donc que vous abandonniés cette prétention mal fondée et que vous vous contentiés du titre de gouverneur et lieutenant général, et je ne désire pas non plus que l’on donne le titre de président de ce conseil à l’intendant mais je désire qu’il en ait toutes les fonctions conformément à mon édit du 5 juin 1675. » (le Roi à Frontenac - le 29 avril 1680)

Dans cette même lettre, le roi lui fait remarquer que de nombreux habitants commencent à se plaindre de son caractère violent et emporté et lui demande de supporter sans riposter les remarques "des corps et des particuliers", l'essentiel étant qu'ils restent soumis aux ordres du roi.

« Tous les corps et presque tous les particuliers qui viennent de ce pays se plaignent (...) de mauvais traitements qui sont entièrement contraires à la modération que vous devez avoir pour contenir tous les habitants de ce pays dans l’ordre et dans l’union que je vous ai tant recommandés... L’évêque et ses ecclésiastiques, les pères jésuites et le Conseil Souverain, en un mot tous les corps et les particuliers se plaignent... » (le Roi à Frontenac - le 29 avril 1680)

Frontenac reproche à l'Intendant de suivre les conseils des ecclésiastiques, d'être intraitable, de pratiquer le commerce de la fourrure de manière illégale.

Dix ans de querelles ont fini par avoir raison de la patience du roi qui malgré les services rendus par Frontenac lui demande de revenir en France ; il espère ainsi calmer les esprits en Nouvelle France et arrêter le retour de nombreux pionniers excédés par cette situation de conflit qui a atteint toute la population. Le 12 novembre 1682, il débarque en compagnie de Duchesneau ; bien qu'il ne soit pas officiellement désavoué, l'intendant est quand même rappelé afin que l'autorité royale ne soit pas affaiblie par la seule sanction contre le représentant de la personne du roi.

A Versailles, le 9e may 1682

"Monsieur le comte de Frontenac, estant satisfait des services que vous m’avez rendus dans le commandement que je vous ay confié de mon pays de la Nouvelle-France, je vous fait cette lettre pour vous dire que vous avez à vous rendre auprès de moy sur le premier vaisseau qui partira de Québec pour revenir en France et la présente n’estant à autre fin, je prie Dieu qu’il vous ayt, Monsieur le comte de Frontenac, en Sa Sainte Garde."

 

 Bilan d’une décennie

Le Canada à la fin du XVIIe siècle

Pendant ce premier mandat, il faut remarquer que l’économie de la Nouvelle-France s’est surtout limitée à la traite du castor et de l’orignal ; comme il n’y a pas assez de numéraire dans la colonie, c'est la fourrure qui va servir pendant un certain temps de monnaie d’échange. Ce que l’intendant Talon a développé a été en partie abandonné : la brasserie ouverte en 1668 est fermée, la construction navale arrêtée ; l’agriculture, sans débouchés et freinée par la course des bois, ne s’est donc pas développée et reste de subsistance. De nombreuses concessions ont néanmoins été accordées sur les deux rives du Saint-Laurent. Sans industries, la Nouvelle-France paraît fragile face à ses rivaux. Il est vrai que le roi ne veut pas que les colonies concurrencent les manufactures du royaume. 

La course des bois a profondément modifié les comportements sociaux : ceux qui la pratiquent vivent peut-être difficilement comparés à ceux qui cultivent leurs terres mais leurs revenus sont plus importants.

Elle a développé l’esprit d’indépendance, le rejet de l’autorité, la passion de l’aventure, la vie en solitaire. Peut-être la façon de vivre des Indiens permet-elle aussi expliquer ces modifications.

Frontenac a lui même été accusé de se livrer à la traite des fourrures ; c'est fort possible, dans l'espoir d'améliorer ses revenus et avoir un train de vie correspondant mieux à sa charge (l’ordonnance du 15 avril 1672 lui attribue seulement 3000 livres d'appointements) ; dans sa correspondance avec le roi ou son ministre Colbert, il sollicite souvent des gratifications, des augmentations de traitement. Qu'il ait développé par intérêt personnel et en profitant de sa situation son propre réseau pour en retirer de gros profits n'est pas prouvé ; en effet, sa situation face à ses créanciers ne s'est pas pour autant améliorée à son retour en France. Et que l'on ne dise pas qu'il était mauvais gestionnaire et fort dépensier pour affirmer que les bénéfices accumulés en Nouvelle-France aient pu être rapidement dilapidés : il ne faut pas perdre de vue que son épouse est responsable de la plus grande partie des dettes du couple (les deux tiers).

Frontenac s'est montré bon diplomate : il a su maintenir la paix avec les Iroquois qui avait été signée en 1667 et entretenir des relations amicales avec les Anglais présents en Amérique du Nord (Boston).

En juin 1685, Frontenac postulera pour la charge d'ambassadeur de Constantinople ; Louis XIV lui préfèrera Monsieur de Girardin (mémoires secrets et inédits de la Cour de France par le marquis de Sourches, publiés en 1836 conformément au manuscrit du 17e siècle).

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